Le Président de la République a donc décidé de faire entrer un historien au Panthéon (le 23 juin 2026.) Au-delà des motivations qui ont amené le chef de l’Etat à faire ce choix, en quoi l’homme ainsi honoré, son œuvre et ses combats intéressent-ils aussi les chrétiens, aujourd’hui ?
Marc Bloch, né à Lyon en 1886, est agrégé puis professeur d’histoire en lycée. Mobilisé en 1914, il reçoit la croix de guerre et la légion d’honneur à titre militaire. Après la guerre, il devient professeur à l’université de Strasbourg. Il se spécialise dans l’histoire du Moyen-Age. Quand éclate la seconde guerre mondiale, alors qu’il a cinquante-trois ans et est père de six enfants, il demande à être mobilisé pour continuer à servir la France. Rendu à la vie civile, les difficultés vont s’accumuler. Comme son nom l’indique, il est juif et donc victime de lois raciales promulguées par Vichy. Contraint de prendre une retraite anticipée, il décide alors d’entrer dans la clandestinité. Suite à une dénonciation, il est arrêté par la Gestapo en mars 1944, emprisonné, torturé (par les hommes de main de K. Barbie) et exécuté le 16 juin 1944.
A partir de 1940, l’existence de M. Bloch a donc basculé, non pour ce qu’il a fait (était un patriote exemplaire) mais pour ce qu’il était (juif). Son entrée au Panthéon est l’occasion de se mobiliser à nouveau contre l’inacceptable qui conduit à la barbarie. L’antisémitisme pousse encore chez nous comme les mauvaises herbes. Pour les chrétiens particulièrement, à la suite du concile Vatican II (déclaration « Nostra aetate » de 1965), l’heure est moins que jamais à la passivité dans ce combat contre toutes les formes de persécution et de discrimination.
S’il n’était pas chrétien, M. Bloch, y compris dans ses ouvrages, s’est intéressé de près au christianisme et l’a regardé avec intelligence. Sa curiosité fondamentale d’historien l’avait amené à affirmer que « le christianisme est par essence, une religion historique » en ce sens que notre foi repose avant tout sur des évènements : naissance (Noël), mort et résurrection (Pâques), don de l’Esprit (Pentecôte)… La foi chrétienne est d’abord une vie et une marche (« Je suis le chemin… ») et non une collection de dogmes.
Enfin, M. Bloch n’a pas passé sa vie, enfermé dans une salle d’archives poussiéreuses. Il fut le contraire d’un indifférent à son temps et, d’abord, au travers de son métier d’historien : enseigner, parler, écrire ; et en le faisant le mieux possible. Cela sans exclure, si les évènements l’imposent, la radicalité de l’engagement (qui le conduisit à la mort.) Aujourd’hui comme hier, dans des circonstances certes moins tragiques, il nous importe de suivre, connaître et comprendre le monde dans lequel nous vivons. L’Evangile de Matthieu ne nous demande-t-il pas de scruter « les signes des temps » (Mat 16, 1-3), ce que l’Action catholique, en son temps, avait su traduire par ce projet de vie : « voir, juger, agir » ?
Si M. Bloch est le premier historien à entrer au Panthéon, l’évènement n’est pas seulement un hommage à sa mémoire car son passé, on vient de le voir, peut se lire au présent.
Joseph Chollet